La LXX, ou Bible des LXX, est initialement la version grecque des cinq rouleaux de la Loi de Moïse, la Torah (" Pentateuque " signifie : cinq rouleaux), établie par des juifs au début du IIIe siècle avant notre ère, à Alexandrie. Issue du judaïsme de la période hellénistique, elle en porte inévitablement les marques, ne serait-ce que par l'emploi de la langue grecque, si différente d'une langue sémitique. Au cours des trois siècles suivants, jusqu'au début de notre ère, tous les autres livres hébreux ont été peu à peu traduits. Puis, d'autres œuvres juives, écrites directement en grec ou préservées seulement dans leur version grecque, ont été ajoutées aux livres traduits de l'hébreu et sont entrées dans ce que l'on appelle, globalement, la " Septante ". Celle-ci contient donc plus de livres que ceux de la liste " canonique " du judaïsme. Cependant ces livres supplémentaires (" deutérocanoniques " ou " apocryphes ") n'en sont pas moins importants dans l'histoire du judaïsme et utiles pour comprendre les idées juives au moment où vécut Jésus et où va naître la religion nouvelle. Ils figurent dans l'Ancien Testament des Bibles catholiques.
L'ensemble de la LXX forme, en effet, l'arrière-fonds juif sur lequel se détache la rédaction des Évangiles et des premiers écrits chrétiens, qui nous sont parvenus également en grec. Pour les chrétiens venus des " nations ", ignorant l'hébreu, la LXX sera le seul texte biblique connu. Adoptée par les Églises, elle recevra le nom d'" Ancien Testament ", où se lisent les prophéties que les chrétiens voient réalisées dans le Christ et son Église. Lue sans recours à l'hébreu, elle donne le texte utilisé dans la liturgie et commenté par les Pères de l'Église. L'Église ancienne aime mentionner ces " Écritures divinement inspirées ", où elle trouve un trésor de phrases, de mots, de prières, qui soutiennent la prédication, les formules théologiques, les expressions de la vie spirituelle.
Au-delà de son usage dans les Églises anciennes, la LXX ne disparaît pas. Elle a été traduite dans plusieurs langues orientales dans les régions du monde où le christianisme se répandait, et elle est restée la Bible des Églises orthodoxes jusqu'à l'époque actuelle. En Occident même, passée à date très ancienne dans l'Afrique du Nord, elle fut traduite en latin et ces " vieilles (versions) latines " de la LXX furent le texte biblique qui servit de référence à l'œuvre d'Augustin. Elles ne furent que, peu à peu, détrônées par la version de Jérôme faite sur l'hébreu, la " Vulgate ". D'ailleurs, Jérôme lui-même reconnaissait que souvent le meilleur sens d'un verset, celui qui était providentiellement destiné aux chrétiens, se trouvait dans le texte de la LXX, tel que l'Église l'avait reçu et interprété dans la tradition des Pères. La LXX, cependant, est par la suite longuement tombée dans l'oubli, aussi bien dans la mémoire juive que dans la pratique chrétienne.
Dans le judaïsme, dès l'époque où les Pères apologistes utilisèrent la LXX pour " démontrer " la vérité du christianisme, le rabbinat palestinien imposa le retour à l'hébreu : d'abord sous la forme d'une nouvelle version grecque décalquée mot par mot sur un texte hébreu désormais à peu près stabilisé (c'est la version d'Aquila, au IIe siècle), ensuite par le rejet de toute version grecque. Désormais, dans le judaïsme, malgré une acceptation de la langue grecque qui persiste jusqu'à Byzance, les commentaires rabbiniques se font à partir du texte hébreu canonique, avec ses voyelles et ses divers signes de lecture que fixèrent les massorètes (c'est le Texte Massorétique, ou TM). Quant au peuple juif, qui subissait des persécutions de la part de peuples auxquels il s'était parfois intégré (notamment le monde gréco-romain), il effaça de sa mémoire cette période hellénistique qui avait vu la Torah, les Prophètes et les Écrits mis en grec, la langue des ennemis. Ce rejet d'une partie du patrimoine juif persiste encore aujourd'hui. Hormis quelques grands savants israéliens qui se consacrent à l'étude de la LXX avec le plus vif intérêt, l'opinion juive hésite à reconnaître la foi authentique du philosophe juif de langue grecque, Philon d'Alexandrie, parce que son œuvre est un commentaire de la LXX. Tout ce qui est " grec " paraît étranger à la tradition juive. En contraste avec cette opinion répandue, on relève avec intérêt la position originale du philosophe Emmanuel LEVINAS, qui montre combien le passage par le grec a été utile pour la Torah (3).
En Occident, le christianisme devint très vite uniquement de langue latine. Après Ambroise, Augustin et Jérôme, on a oublié que la version grecque établie par des juifs avait précédé, et peut-être préparé l'enseignement de Jésus et de ses apôtres ; que la LXX avait été pendant plusieurs siècles la Bible des Églises, le texte commenté par les Pères grecs. Tout au long du Moyen Âge, les autorités romaines ont gardé la position inaugurée par Jérôme : veritas hebraïca, la vérité se trouve dans l'hébreu, et seul le texte latin de la Vulgate doit être lu et commenté. Le latin fut durablement la langue des formules de foi et de la liturgie. La théologie s'écrivait en latin et se référait à la Bible latine, même si un Thomas d'Aquin n'ignorait pas les Pères grecs. Si l'on parle de façon très générale, on peut dire que l'Église catholique romaine n'a pas gardé vivant le souvenir de la LXX, à l'exception de quelques savants. Le peuple des fidèles n'en connaît même pas le nom.
Il y eut cependant une brillante exception aux XVIe et XVIIe siècles qui renoua avec l'Antiquité. Le texte de la LXX, il faut en effet le rappeler, avait été préservé dans l'Antiquité, non par les juifs, mais par les autorités chrétiennes : dès les IVe et Ve siècles, ce sont les évêques des grandes métropoles qui en avaient fait faire des copies dans leurs ateliers. Et ce furent ensuite les abbayes médiévales qui virent les moines occupés à recopier les manuscrits grecs, à veiller à leur correction, à les accompagner de gloses marginales.
À la période des humanistes, la LXX trouve sa place dans les batailles menées autour du grec, principalement, il est vrai, pour faire accepter le grec du Nouveau Testament comme " langue sacrée ", à côté de l'hébreu et du latin. Avec les débuts de l'imprimerie, on voit apparaître les premières impressions de la LXX, entre les années 1514 et 1519, en Espagne (la Polyglotte publiée à Alcala) et à Venise, par les éditions aldines. Les érudits des XVIe et XVIIe siècles, dans les grands débats sur l'histoire du texte hébreu, s'intéressent aux variantes du grec. En 1587, l'édition Sixtine de la LXX s'accompagne des " leçons " des autres traductions trouvées dans les Hexaples d'Origène (l'œuvre en six colonnes où ce savant avait mis en parallèle le texte hébreu et diverses versions grecques connues à son époque). Il suffit de parcourir les études de Dominique BARTHELEMY et ses trois gros volumes de critique textuelle pour prendre conscience du travail accompli par des savants comme Sébastien CHATEILLON, Louis KAPPEL ou Jean MORIN (4). Les deux siècles suivants sont plus silencieux sur la LXX, même si l'Encyclopédie lui consacre un article. C'est à la fin du XIXe siècle, sous l'influence de la philologie allemande, que sera donnée l'impulsion pour de nouvelles recherches sur le grec biblique. Mais il s'agit alors encore, en premier lieu, du grec du Nouveau Testament, pour lequel s'élaborent des éditions critiques et des instruments de travail, prenant désormais en compte la langue des papyrus et des inscriptions. Des projets d'éditions critiques sont également envisagés pour la LXX, mais c'est surtout après les découvertes de Qumrân que les savants aborderont, de façon nouvelle, l'étude de la LXX.
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3. E. LEVINAS, À l'heure des nations (Paris, 1988), p. 43-65, et voir le commentaire que j'en donne dans l'Avant-Propos du Pentateuque d'Alexandrie, p. 10.
4. D. BARTHELEMY, Études d'histoire du texte de l'Ancien Testament, Fribourg, Suisse-Göttingen, 1978. Critique textuelle de l'Ancien Testament, 1982, 1986, 1992, avec notamment l'Introduction au tome Ier.