IV. Les différentes approches des études sur la LXX

On peut schématiquement distinguer plusieurs approches scientifiques de la LXX. En employant le mot " scientifique ", j'écarte des positions qui seraient prises sous l'effet de préjugés idéologiques ou confessionnels, bien qu'il soit difficile d'échapper à ces préjugés dans l'histoire des religions (8). La LXX est prise comme objet d'étude par des savants de toute appartenance confessionnelle, ou sans appartenance religieuse, distingués les uns des autres par les perspectives de leurs recherches. On peut en distinguer plusieurs.

Les historiens du texte biblique (les biblistes " textualistes ") sont particulièrement attachés aux découvertes de Qumrân et à la comparaison des divers états des textes hébreux et grecs. Ils abordent la LXX essentiellement comme " une traduction " et cherchent en elle ce qu'elle apporte d'information sur son modèle. Ce n'est pas notre projet, puisque nous prenons la LXX comme texte premier, reçu sans la connaissance de son modèle, dans le judaïsme hellénistique et chez les chrétiens hellénophones.

Les historiens du judaïsme situent la LXX à côté des écrits juifs tardifs, des Targums araméens, des premières traditions rabbiniques. Nous faisons également attention à ces parallèles. Cependant, il faut reconnaître que la LXX n'est pas une source dominante pour l'histoire du judaïsme autre qu'alexandrin, tant est plus importante la tradition orale, de langue araméenne. Pour les historiens du tout premier christianisme resté proche de la pratique juive, " le judéo-christianisme ", ce sont des sources judéo-palestiniennes et non la LXX qui sont significatives (9). La LXX, un écrit de langue grecque dont il faut reconnaître qu'il a été peu utilisé dans la pratique juive, reste marginale tant qu'elle ne devient pas l'Ancien Testament des chrétiens ; elle fut une source pour les lettrés.

Les historiens du Nouveau Testament et des débuts du christianisme constatent cependant que les premiers écrits chrétiens nous sont parvenus en grec, comme la LXX. Le christianisme, qui se répand chez les non-juifs, est d'emblée de langue grecque et utilise la LXX ou l'une de ses formes révisées. Les savants, qui viennent à la LXX depuis leurs études du Nouveau Testament (ce sont les plus nombreux, après les spécialistes de la Bible hébraïque), cherchent en elle des liens de continuité entre les deux corpus de textes, mais aussi les marques de rupture qui caractérisent la nouvelle religion. Certains jugent en effet que Jésus a apporté un enseignement radicalement nouveau, qui ne doit pas beaucoup à la piété exprimée dans la LXX. Le problème de la continuité est également posé par les débats autour des prétendus " messianismes " de la LXX : n'est-ce pas seulement la lecture des Pères, à la suite de Paul, qui a donné un sens " messianique " à tel ou tel verset ? Que contient la LXX qui réellement prépare le christianisme ? La place de la LXX dans le Nouveau Testament fait l'objet d'une littérature importante, morcelée, qui relève des historiens de la théologie chrétienne.

Les patrologues, bons connaisseurs de la pensée chrétienne au cours des siècles d'or du christianisme oriental, accordent en revanche une grande importance à ce que les Pères ont trouvé dans la LXX, fût-ce au prix de procédés interprétatifs. Une légère modification d'un verset permet de l'" actualiser " et de montrer le sens qu'il a pour les chrétiens. La LXX est un intermédiaire irrécusable entre la Bible hébraïque et sa compréhension par les Pères grecs. C'est la raison pour laquelle nous mettons au service de l'étude des Pères grecs une traduction de la LXX qu'accompagnent quelques indications sur la " réception " qu'ils en ont faite. L'essentiel des études sur l'exégèse de la Bible par les Pères, sur leurs méthodes herméneutiques et leurs interprétations, reste toutefois l'apanage des patrologues.

À côté de ces spécialistes de la Bible et du christianisme, il faut signaler des approches plus larges, plus " culturelles ", de la LXX. Nos collègues grammairiens et linguistes étudient dans la LXX un état particulier de la langue grecque, avec des " hébraïsmes ", des innovations de syntaxe et de lexique, mais aussi des accords avec la langue des papyrus de la vie quotidienne. Ils notent des genres littéraires nouveaux, des images inattendues en grec, des effets stylistiques, etc. Les historiens des civilisations antiques remarquent la nouveauté de cette rencontre entre les Grecs et les Juifs, l'hellénisme et l'Orient. Les " traductologues (10)" voient dans cette version un exemple particulièrement significatif des difficultés de passage d'une langue à une autre.

Ces approches sont plus ou moins privilégiées selon les traditions scientifiques propres à l'histoire culturelle de chaque pays. Ainsi, les Israéliens, tel le professeur Emanuel TOV, sont tout spécialement intéressés par la comparaison avec les textes de Qumrân ; les savants allemands, comme le professeur Robert HANHART et l'équipe de Göttingen, sont surtout formés à la philologie et à l'édition de textes ; les Finlandais ont créé une école d'études syntaxiques ; les papyrologues de Milan, à la suite de Orsolina MONTECECCHI et d'Anna Passoni DELL'ACQUA, ont une tradition d'études lexicales ; les Anglo-Saxons ont tendance, alors même qu'ils traduisent la LXX, à conserver la vénérable langue de la King James Version ; en Espagne, une équipe s'est spécialisée dans la LXX de la tradition " antiochienne ", etc. C'est au sein de toutes ces tendances que nous définirons les caractéristiques de l'entreprise française. Mais voyons d'abord quelques-unes des questions encore débattues sur la LXX et son histoire.

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8. Ne voit-on pas, pour les traductions de la Bible hébraïque, une Bible recommandée " pour les juifs " (la Bible du rabbinat), ou " pour les protestants " (la Bible de SEGOND), ou " pour les catholiques " (la Bible de Jérusalem), ou encore une Bible laïque (la Bible de la Pléiade) ? Et les orthodoxes voudraient une traduction du texte grec conforme à l'interprétation traditionnelle de leurs Pères. En réalité, ces traductions se distinguent par peu de signes (c'est par exemple la façon de nommer, ou de ne pas nommer, Dieu, ou l'importance accordée à des notes de tel ou tel type). Elles se différencient par la présence ou l'absence des livres " deutérocanoniques " et, surtout, par l'autorité que leur confère telle institution ou tel éditeur.

9. Voir par exemple l'absence légitime de la LXX chez François BLANCHETIERE, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien (30-135), Paris, Éd. du Cerf, 2001.

10. Ce nom désigne les spécialistes des problèmes de traduction, notamment pour les œuvres littéraires. Leur réflexion (voir par exemple Antoine BERMAN, L'épreuve de l'étranger, Culture et traduction dans l'Allemagne romantique, Paris, 1984) peut nourrir celle des traducteurs de la Bible.