Nous ne connaissons la naissance de la LXX que par le récit, présenté comme une histoire vraie, qu'en fait un auteur juif anonyme du IIe siècle avant notre ère, dans un long et beau texte grec que nous appelons La Lettre d'Aristée. Ce récit fut encore enrichi, par la suite, de détails légendaires largement répandus, par exemple : soixante-dix savants juifs, isolés dans soixante-dix cabanes, auraient miraculeusement traduit de la même façon le texte sacré. Ce qui est admis par tous est que la traduction du Pentateuque fut en effet faite en une seule fois, vers 285 avant notre ère, par divers traducteurs. Le chiffre de soixante-dix ou soixante-douze serait dû à des spéculations symboliques. En revanche, on débat encore sur une question : qui a pris la décision de faire traduire la Torah de Moïse en grec ? L'entreprise vient-elle du désir des rois Ptolémées, influencés par leurs bibliothécaires, d'avoir la loi des juifs dans la langue officielle de leur royaume, afin de la conserver à côté des autres codes législatifs ? C'est la thèse de La lettre d'Aristée. Ou bien la communauté juive d'Alexandrie, bien implantée dans la ville depuis longtemps, avait-elle elle-même besoin d'une traduction du texte hébreu dans la langue parlée de l'époque, les juifs ayant perdu la connaissance de l'hébreu au profit de l'araméen et du grec ? Les deux hypothèses paraissent actuellement pouvoir se combiner : la traduction de la Torah résulte probablement de l'heureuse rencontre, dans l'illustre centre intellectuel d'Alexandrie, de la curiosité intellectuelle des savants grecs et de l'acceptation nouvelle, prise par les autorités juives, d'ouvrir leurs livres sacrés en les faisant traduire dans la langue qui était alors la langue universelle. L'accord se fait pour reconnaître que l'exemplaire hébreu, donné comme modèle aux traducteurs, venait de Jérusalem (les relations étaient régulières entre la diaspora juive d'Alexandrie et le judaïsme de Palestine).
La période moderne a vu naître de grands projets d'édition critique de la LXX, d'abord à Cambridge, puis à Göttingen. Manuscrits, papyrus, citations anciennes ont été collationnés pour fournir un texte grec répondant aux critères scientifiques. Dans les volumes de Göttingen, qui remplacent peu à peu l'édition simplifiée d'A. RAHLFS (12), le texte grec est muni, en bas de page, de deux niveaux de variantes. Le premier niveau donne les variantes des manuscrits groupés en " familles " (le texte " alexandrin ", le texte " antiochien ", le texte des Pères ou des " Chaînes " exégétiques byzantines...). Le second niveau donne les variantes des réviseurs juifs anciens (celles de Théodotion, d'Aquila, de Symmaque, connues notamment par les Hexaples d'Origène). Les éditeurs choisissent le mot jugé le plus ancien, celui d'une LXX qui n'a pas encore été rendue plus proche du texte hébreu ou plus facile à lire. Le chercheur est toutefois confronté à un problème : doit-il s'intéresser uniquement au texte originel de la LXX (l'" Urseptuagint ") ou à tel ou tel autre état dans lequel le texte a circulé, a été lu et utilisé, par exemple au moment de la rédaction des écrits néotestamentaires ou dans telle ou telle région chrétienne ?
Nous ne savons rien sur les traducteurs de cette première version, celle du Pentateuque, ni sur les traducteurs des générations suivantes, lorsque furent traduits les Prophètes et les Écrits. Quelle était leur compétence, quelle était leur conception du mode de traduction des textes sacrés ? L'accord se fait pour poser ces questions, non pas globalement pour toute la LXX, mais pour les livres pris un à un. Entre les deux principaux modes de traduction définis dans l'Antiquité - la traduction-décalque, mot par mot, et la traduction-interprétation, selon le sens - les traducteurs du Pentateuque ont pratiqué un genre mixte. Par la suite, certaines traductions seront plus littérales, restant plus près de l'hébreu en respectant l'ordre des mots, les tours syntaxiques, les expressions imagées. D'autres seront au contraire plus libres, comme le montre, par exemple, la traduction d'Isaïe. Toutefois, certaines questions se posent pareillement pour tous les traducteurs. Puisqu'ils disposaient d'un modèle écrit avec les seules consonnes, sans les voyelles et les signes de ponctuation ajoutés plus tard, quelle compétence avaient-ils pour lire le texte ? L'accord se fait pour supposer qu'ils avaient une connaissance de la prononciation par tradition orale. Toutefois, les spécialistes ne s'accordent pas pour porter un jugement sur la qualité de leur traduction : alors que certains dénoncent l'incompétence des traducteurs à la fois en hébreu et en grec et relèvent nombre d'erreurs, d'autres les jugent bien formés, préparés par des études approfondies de toute la Bible hébraïque et doués d'une excellente connaissance de la langue grecque. Si, malgré ces discussions, on ose porter un jugement global, on dira que la LXX est un bon témoin du texte hébreu qui lui servait de modèle et qu'elle est écrite en un grec acceptable.
Les traducteurs de la LXX ont naturellement pris pour traduire l'hébreu la langue de leur temps - la langue " commune ", la koinè -, mais ils surent l'employer en jouant sur sa souplesse et sa richesse pour rendre le plus précisément possible le sens du texte, tel qu'ils le comprenaient. Ils ont fait appel à quelques mots rares et poétiques attestés dans la littérature grecque. À partir du lexique classique, ils ont (assez rarement) composé des mots nouveaux, à l'aide de préfixes, aisés à comprendre. Ils ont trouvé autant de termes techniques qu'il en fallait pour décrire les réalités bibliques - la guerre, l'armée, la famille, les liens de parenté, la nourriture, les maladies, les animaux, mais aussi Dieu, les préceptes religieux, le culte, la prière, les sacrifices, etc. Ils ont tout traduit, laissant très rarement dans leur version des mots hébreux translittérés. Ils n'ont pas non plus créé des néologismes ou des tours bizarres, sous prétexte de traduire " la lettre " même de l'hébreu. Parfois, ils ont gardé quelques tours idiomatiques de l'hébreu, et leur grec comporte des hébraïsmes qui rendent le lecteur sensible à l'étrangeté de la Bible hébraïque, mais ne nuisent généralement pas à la compréhension. Il arrive toutefois que certains mots grecs créent des ambiguïtés. Ainsi, en traduisant par nomos, la " loi ", le mot hébreu Torah, qui désigne " l'enseignement " de Moïse, le grec souligne l'aspect législatif de cet enseignement.
Le débat sur l'" hellénisation " de la Bible dans la LXX, que l'on croyait révolu, reprend vie avec les tenants du sens lié à la langue et même à la matérialité des sons et du rythme. Toutes les langues autres que l'hébreu, et notamment le grec, trahiraient le sens du texte dans sa langue originelle. Le grec introduirait des idées sur le monde et sur l'homme étrangères à la Bible. Ce qui est vrai, c'est que le passage de l'hébreu au grec a modifié la forme littéraire du texte et que l'on peut garder la nostalgie des sons et des rythmes de la phrase hébraïque. Le poète Henri MESCHONNIC nous a appris à aimer ces sons et ces rythmes, lui qui tente de les rendre dans ses traductions poétiques (13). On peut reconnaître aussi que l'hébreu s'exprime de façon dense, que son lexique est sémantiquement plus lourd de sens que celui de nos langues analytiques. Pour un seul mot hébreu, le grec, comme les autres langues, fournit plusieurs équivalents choisis selon les contextes (par exemple, le mot hébreu kavod suggère à la fois le poids, la richesse, la gloire, l'abondance, notions qui se disent en grec avec des mots différents). L'hébreu parle de façon plus concrète et plus sensuelle que le grec : par exemple, les sensations - voir, entendre, respirer, parler, comprendre, sentir, etc. - sont exprimées en hébreu avec la mention de la partie du corps qui est en jeu, le visage, les yeux, le nez, la bouche, le cœur, les entrailles, la main, etc. Des images disparaissent dans les traductions.
Cependant, selon une majorité de lecteurs de la LXX, l'usage du grec n'a pas été une catastrophe pour le sens de la Bible. Les traducteurs ont exprimé la piété juive telle que la vivait leur communauté. Si la LXX est une œuvre du judaïsme " hellénistique ", cela ne veut pas dire que ce judaïsme ait été " hellénisé ". L'usage de la langue grecque n'a pas modifié en profondeur la religion juive. Dieu est toujours le seul tout-puissant créateur. Son peuple, châtié lorsqu'il s'éloigne de la Loi, est toujours l'objet de sa miséricorde et de son secours. Les mots d'une langue, en effet, ne véhiculent pas en eux-mêmes la notion qu'ils expriment dans une civilisation. Ils prennent sens dans les contextes où ils sont employés. Le lexique grec ne transporte pas mécaniquement les notions de l'hellénisme. Quant à la perte des sons, des rythmes, des images, elles sont compensées par d'autres sons, d'autres rythmes, d'autres images. La LXX, comme on commence à peine à le reconnaître, a ses propres effets stylistiques.
La comparaison de la LXX avec le texte hébreu est difficile, puisque la LXX a été traduite sur un modèle hébreu que nous ne connaissons plus. Ce modèle a subi quelque évolution avant d'être fixé par les massorètes (texte massorétique ou TM) et les manuscrits de la LXX, eux aussi, donnent un texte révisé au cours de son histoire. C'est donc avec prudence que l'on doit aborder le problème des " écarts " qui séparent ces deux traditions textuelles mouvantes.
On a souvent établi une typologie des principales différences entre le TM et la LXX. Je les rappelle ici de façon succincte. Les différences quantitatives consistent en des " plus " ou des " moins " dans le texte grec par rapport au texte hébreu ; ces ajouts ou ces lacunes peuvent être d'un seul mot, ou d'une phrase, ou même de plus longs passages. Les différences qualitatives sont celles qui modifient le sens : ce peut être par le déplacement de phrases ou même d'épisodes entiers, par une syntaxe différente, par un lexique qui ne donne pas en grec le sens actuellement reconnu au mot hébreu.
Le problème des différences entre la LXX et le TM est ce qui intéresse le plus les lecteurs de la LXX et les éditeurs du TM, et aussi ce qui les divise le plus. Pour chaque écart, plusieurs hypothèses peuvent être avancées et, selon leurs points de vue sur la LXX, les savants donnent le privilège à l'une ou à l'autre d'entre elles. On peut envisager principalement quatre explications des écarts :
a. La LXX traduisait un texte hébreu différent de celui qu'ont fixé les massorètes. Cette hypothèse a été retenue parfois par les éditeurs du TM, qui proposent de restituer un texte hébreu selon le grec (voir des exemples dans les volumes de D. BARTHELEMY, Critique textuelle). Cette hypothèse a aussi aidé les traducteurs de l'hébreu qui ont parfois donné une traduction " selon le grec " pour des passages peu compréhensibles (voir l'indication donnée en note par exemple dans la Bible de la Pléiade ou dans la Bible de Jérusalem). Toutefois, éditeurs et traducteurs du TM évitent de plus en plus de mêler les deux traditions, respectant l'histoire de chacune d'elles, cherchant la cohérence littéraire de chacune. La LXX, notamment, n'est plus utilisée comme un champ de fouilles, selon l'expression de D. BARTHELEMY, où l'on allait chercher des matériaux pour corriger l'hébreu.
b. Le traducteur a commis une erreur. Les erreurs de lecture de la LXX sont souvent faciles à identifier : confusion de deux consonnes de forme voisine ; traduction d'un mot ou d'un verbe selon l'un de ses sens alors que le contexte suppose à coup sûr un autre de ses sens ; omission d'un mot ; incompréhension d'un tour syntaxique, etc. La liste est longue des types d'erreurs décelables, mais la tendance à voir un grand nombre d'" erreurs " dans la LXX diminue à mesure que l'on interprète ces " écarts " comme des décisions intentionnelles du traducteur et que l'on respecte la cohérence qu'il voulait donner à son texte grec.
c. Le traducteur a vocalisé une racine autrement que les massorètes : lorsque ce n'est pas une erreur manifeste, cela peut résulter de la liberté de vocalisation qui pouvait paraître légitime à son époque : le traducteur a choisi un mot qui lui paraissait mieux exprimer le sens de la phrase, selon la compréhension du texte dans son milieu. Il arrive plus d'une fois que d'autres écrits juifs attestent la même vocalisation du texte hébreu.
d. Le traducteur a délibérément modifié la traduction du texte hébreu : par exemple, il a ajouté un mot pour faciliter la lecture syntaxique ou a modifié une expression, peu compréhensible pour un lecteur grec, en l'adaptant à la civilisation grecque ; ou encore il a cherché une meilleure logique du récit en déplaçant une phrase ou même tout un épisode. Ces modifications, souvent importantes, relèvent de soucis littéraires pour plus de clarté et de cohérence. Mais elles peuvent aussi résulter de la volonté de donner des " sens " nouveaux, d'ordre moral, religieux ou théologique. Ce sont alors des interprétations propres à la LXX.
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11. Ce sujet a fait l'objet d'un chapitre particulièrement fourni de Gilles DORIVAL, dans l'Introduction au Pentateuque d'Alexandrie, 2001.
12. La Septuaginta d'Alfred RAHLFS, en un ou deux volumes, sans cesse rééditée depuis 1935, est le texte usuel pour la lecture la LXX. La série de Göttingen, encore incomplète, ne donne pas un texte foncièrement différent mais apporte des données très utiles pour le chercheur
13. Les traductions de quelques livres de la Bible et les écrits théoriques d'Henri MESCHONNIC sont tous publiés aux Éd. Gallimard. Voir, à titre d'exemple, Les cinq rouleaux (1970) et Pour la poétique II (1973).