En France, les travaux sur la LXX reçoivent actuellement un bon écho dans les médias parce qu'ils correspondent à quelques grandes interrogations historiques et culturelles. Pourquoi y avait-il des juifs à Alexandrie ? Quelle était la politique culturelle des rois Ptolémées, avec cette fameuse Grande bibliothèque ? Comment la rencontre a-t-elle été possible entre la culture juive et l'hellénisme ? Que vaut une traduction de la Bible en grec ? etc. Ces questions sont portées devant un large public à l'occasion de quelques événements récents dont je donne trois exemples : les fouilles d'Alexandrie et le prestige retrouvé pour cette antique ville d'Égypte ; les discussions sur les origines chrétiennes ; la parution d'une nouvelle traduction de la Bible.
La ville d'Alexandrie est mise à l'honneur depuis quelques années. La presse et la télévision ont accordé une grande place aux fouilles archéologiques de Jean-Yves EMPEREUR qui a remonté du fond des eaux les restes du célèbre Phare et a étudié au centre même de la ville des nécropoles importantes. La presse a annoncé la construction, résultant d'une décision internationale, d'une nouvelle grande Bibliothèque à Alexandrie et, même si les voyages touristiques en Égypte ne prévoient généralement pas une visite de cette ville, l'Alexandrie antique est devenue célèbre. Des expositions et des publications l'ont honorée, on a parlé de sa bibliothèque disparue, de ses savants, et l'on a cité à ce propos la LXX. Ainsi l'ont fait, en 1992, les éditions Autrement, dans le volume consacré à Alexandrie IIIe siècle avant J.-C. avec le sous-titre : Tous les savoirs du monde ou le rêve d'universalité des Ptolémées. Ainsi l'a fait, en 1998, à l'occasion d'une exposition au Petit Palais à Paris, la revue Le monde de la Bible, avec le titre " La gloire d'Alexandrie ". On ne peut plus oublier cette période de l'histoire, le temps où des juifs vivaient en Égypte (15).
Pour l'histoire de la Bible et des origines chrétiennes, le grand public a été tenu au courant des découvertes des manuscrits de la mer Morte et des problèmes débattus à ce propos. Y a-t-il des relations entre la secte juive des " Esséniens ", et l'enseignement de Jésus ? Quels sont les liens entre le judaïsme post-biblique et le christianisme naissant ? Quelle confiance peut-on faire aux Évangiles et aux autres écrits du NT pour nous renseigner sur la vie et l'enseignement de Jésus ? On se rappelle le succès inattendu, il y a peu, des cinq émissions de la chaîne ARTE, " Corpus Christi ", dues à Gérard MORDILLAT et Jérôme PRIEUR (le texte a été publié en 1997), qui avaient filmé attentivement quelques exégètes de tout bord, pris sur le vif de leur travail, analysant non sans incertitude les moindres détails de quelques versets des Évangiles qui rapportent le procès et la mort de Jésus.
Tout récemment, à l'automne 2001, le lancement aux Éditions Bayard d'une " nouvelle traduction de la Bible " - rédigée par " des écrivains " à partir d'un mot à mot fourni par des exégètes - a suscité un effet de mode en faveur de la Bible et a permis aussi que soient posées des questions essentielles : qu'est-ce que traduire un texte ? Qu'est-ce que traduire la Bible ? Peut-on " écrire " une traduction de la Bible sans en connaître le texte original ? Mais n'est-il pas légitime de renouveler les traductions de la Bible ? De les écrire pour le monde moderne, d'en faire de la littérature contemporaine ? Les débats sont vifs, entre les tenants de la priorité donnée à la recherche du sens de l'hébreu (le texte de la Bible a du " sens ") et ceux qui cherchent une nouvelle " écriture " de la Bible, dans un souci principalement littéraire. Déjà en 1995, dans une table ronde lors de leur rencontre à Arles, les spécialistes des traductions littéraires s'étaient intéressés aux diverses manières de " traduire la Bible ". Maintenant, un large auditoire est séduit par les lectures publiques de cette " nouvelle traduction " de la Bible, plus simple, plus rapide, moins technique que les autres traductions. La multiplication des traductions de la Bible est un bénéfice pour chacune des traductions, puisqu'on les compare, on en parle, on se demande quelle est la " meilleure ", si tant est qu'une telle question ait une réponse.
C'est ainsi qu'en ce début du XXIe siècle, nos études savantes sur la LXX peuvent rencontrer un écho dans un public jusqu'ici bien ignorant de la Bible. Sans doute la LXX restera-t-elle à une place modeste dans l'ensemble des études bibliques. Mais à l'heure où il est de plus en plus souvent question de mettre dans les programmes scolaires un enseignement sur les grandes religions du monde, peut-être y aura-t-il quelque part dans un manuel un petit paragraphe qui rappellera l'existence de la LXX et reconnaîtra l'effort remarquable de ces juifs d'Alexandrie qui ont donné leurs textes sacrés dans la langue commune de l'univers d'alors.
Marguerite HARL
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15. Voir Joseph MELEZE-MODRZEJEWSKI, Les juifs d'Égypte de Ramsès II à Hadrien, Paris, 1991.